(Over)throw the Party!
Ce qu'il reste du courage
Il y a des anniversaires qu’on fête au champagne, et d’autres qu’on tente d’y noyer. En ce début d’année 2026, nous célébrons le centenaire de la naissance de l’Opposition de gauche unifiée en URSS.
Il y a cent ans, entre les murs du Kremlin, une poignée d’hommes se sont battus contre la bureaucratie. Sans succès.
La “petite caste” et la grande claque
J’aime quand l’actualité s’habille en métaphore ! Il y a quelques semaines, plus de deux cent écrivains ont signé une tribune contre la concentration du pouvoir éditorial et médiatique aux mains de Vincent Bolloré. Certains y voient une courageuse résistance intellectuelle ; d’autres trouvent que c’est un peu cracher dans la soupe, empocher les avances de Grasset pour s’offusquer de découvrir que son actionnaire principal n’est pas un enfant de chœur breton. L’Histoire se répète, paraît-il, la première fois en tragédie, la deuxième fois en parodie.
Décrocher de l’appareil
Un groupe d’anciens qui s’insurgent de l’intérieur, et du haut de leurs privilèges, à coups de tribunes et de signatures, contre la dérive d’un appareil qui les nourrit, ça ne date pas d’hier. En 1923, une lettre de Trotsky mettait le feu aux poudres. Il écrivait : « La bureaucratisation de l’appareil du parti a atteint des proportions inouïes. [...] Il s'est créé une couche très large de fonctionnaires du parti qui renoncent complètement à leur propre opinion, ou du moins à son expression ouverte, comme s'ils considéraient que la hiérarchie secrétariale est l'appareil qui crée l'opinion du parti et ses décisions. » À sa suite, quarante-six vieux-bolchéviks, qui disparaîtront presque tous dans les Procès de Moscou, signent la Déclaration des 46.
Ce n’est que trois ans plus tard, en 1926, que Zinoviev et Kamenev réaliseront, un peu tard, que Staline était en train d’étouffer la révolution. Ils rejoindront Trotsky pour former l’Opposition de gauche unifiée, qui fête cet été son centenaire.
La dictature du Secrétariat
Rembobinons. En 1926, le grand élan romantique d'Octobre n'est plus qu'un souvenir de vétérans. Lénine est sous verre depuis deux ans. L'URSS est un pays épuisé, gangrené par la corruption, incapable de se renouveler. Au dehors, le Grand Soir est annulé : la révolution allemande a avorté dans le sang, et la grève générale anglaise de 1926 vient d'être brisée. Au dedans, la Nouvelle Politique Économique a fait surgir une faune insolente de spéculateurs, de nepmen et de koulaks, pendant que le chômage ouvrier explose. Le pays stagne entre un capitalisme de contrebande et un socialisme de caserne.
Staline s’est fait nommer Secrétaire général du Parti communiste. Le poste n’a pas en soi grand intérêt, mais il lui permet de placer ses pions, de veiller aux nominations et aux exclusions, et donc de s’entourer de fidèles qui lui doivent leur place. Il tisse son organigramme.
Contre cette dictature du Secrétariat, le fondateur de l’Armée rouge proteste. Trotsky, exclu du Politburo, est à cette époque relégué aux maigres fonctions de Commissaire du peuple aux concessions (lui qui en fit si peu…). Rejoint par ses anciens rivaux Zinoviev et Kamenev, il dresse un réquisitoire sans appel :
La bureaucratisation : le Parti n’est plus un lieu de débats, mais une institution hiérarchisée et sclérosée (et encore, ils étaient loin d’avoir tout vu !)
L’étouffement ouvrier : l’ouvrier, hier héros prolétarien, devient un rouage d’une machine à engraisser des apparatchikis.
Le repli national : le “socialisme dans un seul pays” ne peut mener qu’à l’échec politique et économique. Le but de la IIIe Internationale… était dans son nom.
Naturellement, la comparaison avec l’apathie opaque de l’édition française ou les inégalités croissantes entre “pointures” starifiées et écrivains précarisés est loin d’être fortuite : c’est mon thème favori.
Le crépuscule des prophètes
La résistance de l’Opposition unifiée, toutefois, se heurte au réel. Isaac Deutscher a immortalisé ces scènes de guérilla politique où, dans les usines de Moscou, les anciens chefs de la Révolution tentaient de parler aux ouvriers, malgré les coupures de micro, les sifflets organisés par des nervis, les commandos staliniens qui faisaient hurler leurs moteurs pour couvrir la voix des orateurs, et, bientôt, les premières exclusions. La bureaucratie ne réfute pas ses adversaires : elle les étouffe dans le bruit.
Au milieu de ce naufrage, deux figures sont encore plus désemparées que les autres. Zinoviev et Kamenev, bolchéviks de la première heure, alliés à Staline en 23, puis ralliés à Trotsky en 26, sont pris entre le marteau et la faucille. D’un côté, c’est le harcèlement, la calomnie, la lutte sans fin, épuisante, absurde, et à l’horizon l’exclusion du Parti, autrement dit la mort civile et la balle dans la nuque, dans une cave de la Loubianka. De l’autre, tout de même, il reste le droit de se tenir sage et de signer des confessions grotesques. En décembre 1927, pendant une réunion du XVe Congrès, ils font passer à Trotsky un petit morceau de papier : “Lev Davidovitch, l’heure est venue d’avoir le courage de capituler”. Il vaut mieux avoir tort avec le Parti que raison contre lui.
Trotsky déplie le mot, sort son crayon, et griffonne au dos :
“S’il avait suffi de ce courage-là, la révolution serait chose faite dans le monde entier”.
2026 : le retour des apparatchikis
Quel rapport avec 2026 ? Pourquoi aller exhumer le cadavre d’une Opposition qui, il y a un siècle déjà, n’avait guère eu de soutien ? Est-ce que par hasard je comparerais la perte d’un contrat chez Grasset à une exécution dans les caves de la Loubianka ?
Oh, non. Plus de tragédie : il ne reste que la parodie. La bureaucratie n’a plus besoin de tchékhistes en veste de cuir ; elle a les algos de curation, elle a les éléments de langage calibrés par IA, et elle a une armée d’idiots utiles qui rappellent sur Linkedin que M. Bolloré fait bien ce qu’il veut de son argent.
Le citoyen de 2026, face à une directive de la Commission européenne ou plus encore face à la modération d'une plateforme de la Silicon Valley, ressent la même impuissance que l'ouvrier de Petrograd face au Comité central.
Exclu pour non-conformité
L’Opposition de Gauche luttait contre la “ligne unique”. En 2026, entre la polarisation extrême et la “cancel culture” de tous bords, l’espace pour une pensée dissidente, ou juste nuancée, se réduit comme une peau de chagrin. Stefan Zweig prophétisait déjà cette "monotonisation du monde". Aujourd'hui, les algos de recommandation, les images et vidéos générées, la curation sur les réseaux sociaux poussent vers la moyenne, vers le consensus mou ou l'indignation stérile. Il n’y a même plus besoin de brûler des livres, quand on peut en refuser les manuscrits parce qu’ils ne seraient pas assez rentables, ou les noyer sous les dernières publications de Bardella dans les Point Relay.
Ce n’est pas une fatalité : les algos de recommandation peuvent favoriser la “longue traîne” des contenus peu connus, mais ils sont développés par des plateformes comme Netflix qui favorise ses propres productions, ou Amazon qui vend de la “mise en avant”. Il y a des usages formidablement créatifs de l’IA, mais il faut reconnaître que la plupart de ceux qu’on voit sont d’une banalité affligeante. Je ne doute pas que des gens écrivent des choses intéressantes sur Linkedin… mais la curation les relègue au goulag de l’invisibilité.
La gestion sur la vision
Staline a sacrifié l'avenir de la révolution pour s’accaparer le pouvoir. Nos structures actuelles ne font pas autre chose lorsqu'elles sacrifient l'impératif écologique ou la justice sociale sur l'autel du maintien des équilibres budgétaires. C'est le triomphe de la gestion sur la vision, du court-terme, de la myopie pressée de faire des dividendes.
La leçon des vaincus
Soyons justes. L’Opposition de Gauche a elle-même participé à la création du système qui l’a broyée. Trotsky et ses alliés avaient, en 1921, lors du Xe Congrès, voté l'interdiction des factions pour sauver la Révolution en péril. Ils ne sont pas pour rien dans la facilité avec laquelle Staline a ensuite pu éteindre la pluralité des opinions. On n’accepte jamais impunément le “courage de la capitulation”.
Mais un siècle plus tard, leur défaite nous lègue une leçon : une organisation qui cesse de débattre commence à pourrir.
Le spectre de l’Opposition de gauche hante notre modernité surconnectée, pourtant si docile. Il rappelle que la bureaucratie n’est pas qu’une affaire de paperasse administrative (bien qu’elle commence souvent par là), que c’est une pathologie du pouvoir, qui, du syndicat de quartier au gouvernement, du comité de direction d’un empire médiatique à l’île privée d’un génie de la tech californien, se reconnaît toujours aux mêmes symptômes : la préférence de l’ordre au mouvement, du tableau Excel à la vision, et du consensus stérile au débat.
Allez, voilà que je donne des leçons. On me demandait ce qu’est le courage, je crois que celui qui s’en est le plus approché était ce célèbre lycéen qui a seulement écrit “le courage, c’est ça” sur sa copie de bac, s’est levé et est parti. Trotsky n’a pas agi autrement.
Alors, bon anniversaire à l’Opposition ! Et bon courage à tous. On entend encore quelques voix sous le bruit des moteurs, même s’il faut aller les chercher un siècle en arrière.






