L'I.A. est bourgeoise
Et non, je ne vais pas parler de l'accumulation du capital qu'est la donnée dans les mains de quelques impérialistes. Ne me lancez pas.
On nous rebat les oreilles avec le Machine Learning, l’apprentissage machine. C’est un abus de langage, et en matière d’IA, ce n’est pas le premier ! Les machines n’apprennent pas. Elles compilent, elles infèrent, elles recrachent, mais elles n’apprennent rien, car pour apprendre, il faut se heurter. Il faut se confronter à la dureté des choses, à l’obstacle matériel, avec lequel on ne négocie pas. Le menuisier apprend du bois qui résiste au rabot ; le géomètre apprend de la figure qui impose sa loi. Pas de compromis, ni de corruption. L'I.A., elle, ne rencontre jamais le bois, ni la pierre, ni l'espace. Elle ne rencontre que des signes.
L’I.A. vit dans le monde du semblable et du probable. Elle se nourrit de textes, d'images, de pensées humaines déjà digérées. Elle ne sort jamais de la caverne des hommes. Alain, en avril 1932, avait par avance jugé cette intelligence :
“Ce travail n’instruit pas. Pourquoi ? Parce que l’objet antagoniste est ici le semblable, qui répond par des pensées. Et le monde humain, qui répond par des pensées, est l’antique trompeur et le père de toutes les religions. Par exemple l’enfant est magicien et mythologue tant qu’il obtient sa nourriture par des cris. Un professeur aussi obtient sa nourriture par des cris.”
(Lutte des classes, avril 1932)

On ne persuade pas l’écrou
Dans un texte de l’année précédente, Alain redonnait déjà son plein sens au mot “ouvrier”, celui qui œuvre, qui travaille contre la chose, qui produit.
“Quand, me disais-je, verrons-nous à l’œuvre des idées courtes peut-être, mais réelles, des idées sortant toutes neuves du travail et de l’outil ? […] Quiconque vit de persuader est bourgeois : un prêtre, un professeur, un marchand sont des bourgeois. Et au contraire le prolétaire est celui qui, en son travail ordinaire, bute seulement contre la chose ; tels sont : le laboureur, le terrassier, l’ajusteur ; on ne persuade pas l’écrou, ni le caillou, ni le trèfle. Ici, contre l’obstacle même, naissent des idées courtes, mais efficaces.” (Bourgeois et ouvriers, 10 janvier 1931)
Là où Alain pense le prolétariat au prisme de l’action (le corps qui se confronte à la matière), Marx l’inscrit dans des rapports de production : pour lui le prolétaire est celui qui travaille avec un outil qui ne lui appartient pas, qui vend sa force de travail, et le bourgeois celui qui possède le capital.
"Ce n'est plus l'ouvrier qui emploie les moyens de production, mais les moyens de production qui emploient l'ouvrier." (Le Capital, Livre I - chapitre inédit 2.c., 1867)
À ce titre, nous sommes tous devenus les prolétaires des géants de la tech, puisque nos données (géolocalisation, préférences d’achats ou de lecture, historiques, réseaux d’amis etc.) enrichissent des plateformes que nous ne contrôlons pas. 98% du gigantesque chiffre d’affaires de Meta, qui possède Whatsapp, Instagram et Facebook, repose sur le ciblage publicitaire, autrement dit sur nos données. Facebook ne m’a pourtant jamais demandé de voter pour la dernière mise à jour de son algorithme de curation. Ces plateformes s’enrichissent, dans une telle mesure qu’il faudrait dire “s’hyper-enrichissent”, grâce à ce que nous partageons. Nos données, nos identités, sont le combustible du capital mort.
« Tout comme la civilisation industrielle a prospéré aux dépens de la nature et menace désormais de nous coûter la Terre, la civilisation de l’information façonnée par le capitalisme de surveillance et son pouvoir instrumentarien sans précédent prospérera aux dépens de la nature humaine et menacera de nous coûter notre humanité. »
Soshanna Zuboff, L’âge du capitalisme de surveillance
Le succès n’est pas la preuve
André Maurois, disciple d’Alain, met cette idée à l’échelle humaine : il distingue l’écrivain-prolétaire et l’écrivain-bourgeois, ou le politique-prolétaire et le politique-bourgeois. L’écrivain-prolétaire tire sa satisfaction de l’œuvre bien faite, de la victoire sur la confusion des éléments. Il lutte contre la phrase comme le maçon contre le mur ; il cherche la justesse, dût-elle déplaire. L’écrivain-bourgeois mesure son succès aux acclamations, à son art de persuader et de séduire ; son domaine, ce sont les mots et les idées, pas les choses.
Fidèle à son habitude, Trotsky va plus loin encore : pour lui, aucune idée ne peut naître du “fétichisme des mots” des “intellectuels de salon”. Tout idée naît, comme l’étincelle, de la friction avec la matière brûlante de l’Histoire, de l’action qui transforme le réel.
L’I.A. générative est l’écrivain-bourgeois absolu. Elle n’est pas ouvrière, elle n’œuvre pas, elle ne transforme pas le réel. Elle recombine les signes pour satisfaire la demande et plaire au destinataire. Si elle lui pose des questions, ce n’est que pour obtenir plus de données et entretenir l’addiction. Elle ne transforme que le monde changeant des mots et des idées - ce qui est une transformation bien réelle, mais non pas du réel. La propagande aussi a des effets bien réels. Elle se nourrit du travail des autres, de ce qui a déjà été produit - chose qui n’est au demeurant ni inutile ni immorale. Le professeur, dit Alain, l’avocat, on ajouterait aujourd’hui l’entrepreneur, se nourrissent eux aussi grâce à leurs paroles. Mais c’est là enseigner et non apprendre. L’avocat est utile, mais il ne produit pas le droit comme le maçon produit le mur.
Au fond, l’I.A. est le reflet d’un monde qui idolâtre les acteurs et ne pourrait pas citer le nom d’un seul scénariste1.

Le cri de l’enfant
Ne disons donc plus que l’I.A. apprend. Elle enseigne, tout au plus. Elle produit du discours, du code, de la synthèse. Elle parle, comme l’enfant décrit par Alain, ce “magicien et mythologue” qui “obtient sa nourriture par des cris”.
Seulement, les faits sont têtus. Après avoir été élu, il faut gouverner, et donc se confronter au réel. Ce n’est pas tout, d’être encensé par le faubourg Saint-Germain : la génération se lassera ou passera, et qu’en retiendra la postérité ? Écrire, ce n’est pas vendre, n’en déplaise aux éditeurs, mais durer. On finit toujours par buter sur l’écrou. L’I.A., aussi convaincantes que soient ses imitations, nécessite toujours des infrastructures bien réelles, qui consomment (et pas qu’un peu) de l’eau et de l’énergie, et des données, de plus en plus synthétiques (c’est-à-dire elles-mêmes générées par I.A.).
Tout flatteur vit aux dépens de celui qui l’écoute. On a désormais des machines à flatter…
Enseignant sans savoir, orateur sans conviction, écrivain sans expérience et sans vie… Tout ce qui manque à l’apprentissage machine pour réellement apprendre, c’est de buter sur l’écrou, sur un écrou qui ne soit pas qu’un mot de plus dans un vecteur de probabilités. C’est de se confronter à une altérité non-malléable, à quelque chose qui résiste, au réel.
Apprenons !
L’I.A. n’apprend rien, mais elle nous enseigne donc cette vieille leçon d’Alain et Maurois : il y a deux manières d’agir, l’une consiste à agir sur les choses, l’autre sur les êtres. Agir sur les choses, en prolétaire, c’est accepter la dure loi de la nature, honnêtement et sans politesse. On ne négocie pas avec l’écrou. Agir sur les hommes, cela demande de plaire, donc d’user de prière et de flatterie. On attrape très bien les mouches avec du miel… et les I.A. nous attrapent fort bien avec des arrangements de signes.
Ou comme le dit si bien Alain :
“Nous dépendons tous en nos actions de deux ordres. L’ordre extérieur nous tient en sa mâchoire de fer, sans égards pour nous ; mais nous de même, sans égards pour lui. L’ordre humain nous tient de même, par le jeu des intérêts, des affections, des passions ; toujours ayant égard et demandant égard ; l’ordre humain, compliqué, flexible, qui répond par politesse à politesse, par menace à menace, par confiance à confiance. […] Il apprend à faire, non à plaire. Et, comme les idées, en chacun, se forment de son expérience, voilà donc un esprit formé sur les choses seulement ; des idées saines, justes, et courtes. Un physicien, qui manie les mêmes choses, pierres, métaux, liquides, gaz, que le prolétaire, est pourtant formé tout à fait autrement ; c’est que le principal de sa tâche est de persuader, non de faire ; toutefois, quoiqu’il tire souvent plus d’avantages de dîner en habit et de plaire que de trouver quelque alliage utile, le physicien est encore assez prolétaire, surtout s’il montre un génie inventeur ; il peut ignorer l’ordre humain et la politesse, et s’en soucier peu. Rassemblons. Toute sagesse vient des choses c’est dans les choses que la loi invariable se montre, et que l’esprit trouve sa méthode universelle, qui le mène tout droit à l’inflexible justice. Toute erreur vient de l’ordre humain, parce qu’il se laisse fléchir par prière et flatterie. Dangereux à contempler d’abord ; l’esprit y perd ses preuves, et devient courtisan.”
In Vigiles de l’esprit, 1942
Au moins, restons lucides, et ne gâchons pas ce beau mot : apprendre. Évitons déjà de devenir les courtisans de nos machines.

s’il n’est pas aussi réalisateur ou acteur. Et encore moins d’une scénariste, au féminin. Mais l’homogamie des “milieux de l’ombre”, ou des contenus générés par IA, est une conséquence, plus qu’une cause, de son absence de confrontation au réel.




Merci Laura pour cette clarification, très argumentée, de la nature de l'IA. Loin des débats mainstream, on entre ici dans le vif du sujet. Etonnante, cette pierre gâchée par la main de l'homme, vue par une IA. Comment expliques-tu ce "choix" visuel fait par l'IA pour illustrer ton propos ? (à supposer qu'il y ait une explication). Et puis j'aime beaucoup la distinction entre l'écrivain-bourgeois et l'écrivain-prolétaire, je m'y reconnais.